David Goodis : Rue barbare

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David Goodis nous enchante toujours mais là, tout est multiplié par cent, voire mille. Il développe un talent effrayant dans la description de l’homme moyen et d’une société qui fonctionne encore en castes et en systèmes de clichés. Rien que les scènes de combat valent la lecture. J’utiliserai le terme « galvaudé » de chef d’œuvre. Le héros s’appelle Chester Lawrence et il n’a rien d’un héros.

Et pourtant…Le travailleur baignant dans le cambouis et la mouise se métamorphose en personnage impressionnant de justesse et de courage. Il se souvient de son passé de caïd, de petit boss du quartier. Mais aujourd’hui, tout ça est bien loin. Aujourd’hui il a une femme, qu’il n’aime pas vraiment, le frère et le père de sa femme, deux débauchés qui profitent de son dévouement à la tâche. Aujourd’hui il se sent réduit à rien. Juste un rien dans un grand vide. Mais un soir, le passé resurgit d’une simple rencontre entre le rien et une jeune chinoise couchée sur un trottoir sale et puant. C’est le début d’un retour aux germes du passé. La bouche descellée et les poings à nouveau serrés, Chester se remet en route vers un court instant de gloire et de dignité. Le passé lui doit une vengeance. « Elle gisait sur le dos, dans le ruisseau de Ruxton Street, à dix heures dix, la petite chinoise. »

« Les utopies apparaissent bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ?… Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins « parfaite » et plus libre. » (Nicolas Berdiaeff) How many goodly creatures are there here ! How many beauteous mankind is ! O brave New World ! That has such people in’t ! » (Tempest « La Tempête » de William Shakespeare, V, 1.)

Je dois d’emblée vous avouer que ça fait un bout de temps que je n’ai pas lu ce roman. Mais je vais essayer de rassembler les éléments dont je me souviens. La première chose dont je me souviens, c’est l’architecture grise et massive qui domine le monde. Tout est grand, impersonnel, froid, déshumanisé. L’homme ne semble plus avoir le droit de signer ses œuvres architecturales. L’art est devenu plus qu’un loisir ou un état d’esprit. C’est devenu un des bras du pouvoir. L’art n’existe plus comme tel. La technique a remplacé l’imagination, le pratique s’est substitué à la projection immanente.

Il en est de même pour la multiplication des êtres humains. Il existe de nouvelles méthodes qui ne font plus appel à l’homme mais à un usinage pointilleux de haute technologie. Grâce à des procédés exceptionnels, un œuf peut se diviser, une fois Bokanofskifié, et ainsi donner jusqu’à 96 bourgeons : Le procédé Bokanovsky est l’un des instruments majeurs de la stabilité sociale !

david-goodis

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Des hommes et des femmes conformes au type normal ; en groupes uniformes. Tout le personnel d’une petite usine constitué par les produits d’un seul œuf Bokanovskifié. — Quatre-vingt-seize jumeaux identiques faisant marcher quatre-vingt-seize machines identiques ! – Sa voix était presque vibrante d’enthousiasme. — On sait vraiment où l’on va. Pour la première fois dans l’histoire. – Il cita la devise planétaire : « Communauté, Identité, Stabilité.

Encore une fois, comme dans le livre de Bradbury, tout est beau, parfait, huilé mais un élément perturbateur va enrayer la grande horlogerie. Ce grain de sable s’appelle Le Sauvage. Vous me direz que ce n’est pas très original mais peu importe les éléments de base du roman. L’histoire vous emporte dans un cauchemar aux atours fabuleux. Un peu comme il existe des réserves de Native Americans, il existe une réserve de Native Humans. J’ai pris l’initiative de faire une digression, veuillez m’en excuser. Toujours est-il que ce monde si bien mis en place et au fonctionnement en apparence si aisé risque de s’effondrer. La critique doit s’arrêter là, au risque de dévoiler un peu trop l’histoire. Délectable, ce roman est effrayant et merveilleux à la fois.

Jean-Claude Izzo : Total Kheops

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Jean-Claude Izzo : Total Kheops Jean-Claude Izzo est décédé au début de l’année 2000, emportant avec lui toute une féerie sombre affiliée à Marseille. Izzo est étouffé par ses immeubles « cages à lapins », embué par une pollution automobile ignominieuse, endormi par une chaleur asphyxiante, grisé par le Pastis et repu par les délices de la gastronomie.

Tout à la fois poète de l’urbain, au même titre qu’un Pier Paolo Pasolini, et prophète d’une Marseille qu’il veut voir à nouveau triompher, il écrit d’une plume leste ses sentiments nés de cette impression de décadence. Il parle de cette poésie magistrale qui pâlit devant les mines hâlées des malfrats, traîne le long des sentiers, jouit d’une Canebière attristée, copie de celle qu’elle était avant, et se laisse aller aux turpitudes de la vengeance. Marseille est un frein usé à la nostalgie. Enfance heureuse, passée à rêvasser, à penser au futur, à écouter des récits de pirates et d’aventuriers qui laissent songeur, présent désespéré, seul, à voyager avec la mort et les souvenirs jaunis. Le récit de Fabio Montale. Simple flic, désabusé, noyé en plein marasme. Un homme attaché à son pays, Marseille, et qui suit la même route descendante.

Partout émergent des groupuscules racistes, mafieux, des actes de folie barbare. C’est Marseille. Tout y est comme ailleurs mais en plus excessif, en pire ou en mieux. Le goût des extrêmes, parfois indélicat. Fabio a perdu Manu, un ami d’enfance tombé dans la criminalité et Ugo, l’autre ami d’enfance, est mort après avoir crû venger Manu. Leïla, la belle arabe, que Fabio admire et aime en silence et par décence. Leïla, sœur de Driss et Kader, deux jeunes qui s’en sortent à peu près, qui affrontent les coups durs en frappant plus fort. Les drames se suivent et trahissent la précarité de Marseille, la folie qui investit son melting-pot. Et il y a aussi Lole qui erre encore, gitane fantomatique, gracieuse, la plus belle d’entre toutes les femmes.

Marseille décortiquée dans ses moindres détails, mœurs terribles mises à nu, son cœur et son âme sont ajourés. Voit qui peut. Roman du désastre, du « grand bordel », Marseille, un endroit utopique aux veines bouchées, aux égouts ouverts sur le réel, aux races qui ne veulent plus se mêler. Marseille, peinture mélancolique d’Izzo, dont on sent les relents de l’amour qu’il lui a consacré. Izzo, parti en fumée, Marseille, orpheline. Un des meilleurs romans policiers français, un des plus intenses. A tel point qu’on a envie de venir soutenir Izzo, de le relever, de lui dire qu’il n’est pas trop tard, que Marseille, que la France, ce n’est pas encore foutu. Réquisitoire contre « l’infiniment petit de la saloperie du monde ».

total-kheops

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« Avec Manu et Ugo, on était des habitués de la Canebière. Comme tous les jeunes, on venait là pour se faire voir. » Voici, en marge des critiques, quelques articles sur cet auteur tout autant passionnant que passionné, passionné par sa ville, par ses héros, et par une certaine beauté de la France traduite par une diversité d’êtres et de cultures qu’Izzo ne cessera de chanter avec amertume et tristesse.

Thierry Jonquet

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Thierry Jonquet

Mygale Thierry Jonquet est l’un des enfants chéris du Polar Français. Son parcours étonnant et sa polyvalence, son goût pour l’expérimentation et le contre-pied de la Tradition policière ont fait de lui un des écrivains GenresMineurs les plus remarquables.

Mygale est très dérangeant. L’atmosphère sadique et sombre que dégage le roman participe à l’enfouissement du lecteur dans un univers décalé et pourtant si proche de la réalité quotidienne. Jonquet semble nous rappeler qu’il est si simple de jouer le jeu de la conformité, de se laisser emporter dans une habitude de jugement de nos congénères et de sombrer peu à peu dans une somnolence continuelle. Mais une fois que l’on décide de gratter un peu la couverture d’or et d’argent, une fois qu’on cherche, qu’on fouine, le moindre visage d’un inconnu peut prendre des allures terrifiantes. Tout le roman est axé sur les faux-semblants. On ne s’imagine rien au fil de la lecture et pourtant ce n’est pas faute d’essayer. En parler équivaut à tuer le roman mais pouvoir en évoquer la grandeur et l’efficacité permet de montrer qu’il ne suffit pas de s’attarder sur un titre pour en deviner la substance.

Style sec, allure empruntée, Jonquet colle assez à ces images habituellement utilisées pour critiquer le roman policier et malgré tout, il s’en évapore une odeur de souffre et d’alcool qui laissent pantois, grisé, émerveillé et parfois même écoeuré. Roman incroyablement effrayant et cependant traversé par des moments de poésie cruelle qui vous donnent l’envie de fermer le livre ou d’aller plus avant, selon l’humeur et ce que l’on veut faire de son temps. A dévorer mais en sachant toutefois que la lecture de ce roman pourra laisser des traces 🙂 Izo La Vie de ma Mère

Encore un autre très bon roman de Jonquet. Même si l’impression est plus légère, le sujet, assez Tabou encore dans notre bonne vieille France effrayée par le moindre démon, vaut toutes les satires sociales. Il ne s’agit pas à franchement parler d’un Pamphlet même si le propos de l’auteur est assez engagé. J’y vais ai vu plutôt une volonté de montrer une vérité que beaucoup d’entre nous ignorent ou refusent d’accepter. Les Banlieues font plus peur que jamais et pourtant ce roman vient enrayer ce flot de pensées cyniques et amères. Ici, la vie d’un gamin est en danger. Il est jeune, particulièrement sensible mais faire cet aveu reviendrait à ne jamais plus être respecté, il essaie tant bien que mal de se démarquer de sa classe d’élèves en difficulté, et tente malgré le flux des envies frustrées de garder les pieds sur terre.

Il vit dans un environnement que l’on pourrait qualifier de difficile bien que Jonquet la décrive avec une pudeur soignée. Ici, la misère est affichée mais sans Pathos. Et à ce sujet, ej crois que Jonquet a compris que le misérabilisme rendait les gens encore plus sourds aux affirmations qui leur parviennent aux oreilles. La délinquance montre le bout du nez, et le lecteur l’attendait évidemment mais au-delà de toutes les idioties que le gamin peut faire, l’auteur dresse le portrait intégral sans se laisser attirer par les quelques traits brossés à coups de fuseaux gras. Pas d’exagération, ni d’excès et c’est ce qui donne un tel pouvoir au roman. Quelques 150 pages plus tard, le regard ne reste pas inchangé et l’esprit se dit que tout n’est pas encore perdu. Izo

Jean-Bernard Pouy

Jean-Bernard Pouy

Jean-Bernard Pouy

Je trouve que les petites présentations d’auteurs ne valent vraiment pas grand chose. Je vous propose donc de lire ce qu’en dit André Vanoncini, dans Le Roman Policier dans la collection universitaire Que sais-je ?: « Jean-Patrick Manchette inverse la démarche des radiologues de la société. Son ambition n’est pas de fournir, outre une histoire policière, une documentation sur les modes d’existence d’une communauté humaine spécifique. Il cherche avant tout à pratiquer une écriture en prise directe sur les dérives idéologiques et comportementales d’individus foncièrement aliénés ; (il suffit de lire Que d’os ! pour s’en rendre compte). Ses protagonistes sont en grande partie des adeptes de la violence monstrueuse et sournoisement jouissive : Henri Butron dans L’affaire N’Gustro (1971), Thomson dans O dingos, ô châteaux ! (1972), le commissaire Goémond dans L’affaire N’Gustro d’abord, dans Nada (1972) ensuite.

Manchette n’inscrit pas leur destin entre les termes du crime et de sa résolution. Il en fait les auteurs d’atrocités sans nombre dans un contexte d’enlèvements et de chasses à l’homme. Ces orgies destructrices sont narrées dans un style haletant, constamment cynique, qui pourfend les certitudes morales de la génération de 68. Dans l’univers de Manchette, l’individu, même s’il croit s’engager librement, est conditionné par le système englobant qui le pousse sur cette voie. Le terroriste Diaz, dans Nada, formule ainsi ce qu’il ressent comme la grande tricherie de son époque : « le desperado est une marchandise, une valeur d’échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. »

Quant au jeune cadre dynamique Gerfaut (Le petit bleu de la côte ouest, 1976), mari d’ « une femme jument superbe et horrible, les yeux grands et verts, de longs cheveux noirs épais et sains, de gros seins durs et blancs, de larges épaules blanches et rondes, un grand ventre dur et blanc, de longues cuisses musclées », il ne s’élève plus jusqu’au niveau de l’analyse idéologique. Il se borne à survivre, fuyant d’abord, puis exécutant efficacement un groupe de tueurs que le hasard a mis à ses trousses. Après quoi il reprend son existence normale, roulant pour se détendre à 145 km/h sur le périphérique en écoutant de la musique West Coast. Cette fin renoue avec la scène initiale, comme pour mieux montrer que le monde tourne à vide, de même que le roman jadis s’était cru appelé à en certifier la cohérence.

Le travail de déconstruction tous azimuts auquel se livre Manchette lui a valu une renommée importante qui parvient à son apogée au moment où paraît La position du tireur couché (1981). L’auteur a lui-même désigné sa production par le terme « néo-polar », non pas pour inaugurer une école inédite du récit policier français, comme on a pu le soutenir, mais pour souligner sa position parodique par rapport aux moules classiques du genre. Et, en ce sens, il a indéniablement insufflé une nervosité nouvelle à la fiction policière de langue française. »

Même si cette longue citation de Vanoncini ne vous paraît pas encore très éloquente, tout cela s’éclaircira à la lecture des romans de Manchette. Par rapport à une production française souvent plus poétique, à la Chandler, ou pessimiste, Manchette a pris le parti de démontrer le rôle si futile de ses protagonistes. Il s’oppose en cela à Izzo qui, même s’il donne une dimension vaine à Fabio Montale, essaie de trouver un moyen de faire passer un peu la fadeur et le visage exsangue d’une société qui perd les pédales.

Izzo comme Manchette sont des auteurs très originaux qui prennent l’écriture pour eux et la restitue de façon très personnelle aux lecteurs. Alors que dire sur le roman de Manchette ? C’est une histoire de privé. Un privé plutôt patibulaire, ou est-ce cynique, ou encore naïf ? Et bien, Eugène Louis Marie Tarpon est tout cela à la fois. Tout dépend de l’humeur, de l’heure, du nombre de coups qu’il a dû encaisser. Ma critique de ce roman ne sera pas longue, d’abord parce qu’il y a assez longtemps que je l’ai lu je dois dire, et aussi parce qu’il ne m’a pas marqué outre mesure. Je vais juste vous mettre le petit résumé que l’on peut retrouver derrière le livre.

« Pas marrant le boulot, quand on s’appelle Tarpon, qu’on est ancien gendarme et détective privé à Paris, France. Jusqu’au jour où il se met à pleuvoir des aveugles en cavale, des bretons nazis, des espagnols de l’armée en déroute et des bonzes déchaussés. Là, le boulot devient drôle. Voire mourant. »

Jean-Bernard Pouy a toujours été un grand admirateur de Jim Thomson qu’il considère à raison comme l’un des plus grands auteurs américains contemporains. Il reprend une thèse étonnante et pourtant si claire que les lecteurs de Thomson peuvent rougir de ne pas avoir remarqué ce point. Le titre original du roman de Thomson s’intitule « Pop. 1280 » et la traduction de Marcel Duhamel du titre est « 1275 âmes ». Pouy, relativement proche de l’expérimentation du texte policier, puisqu’il est à l’origine de l’Oulipopo, prend comme constat de départ que Duhamel a élidé 5 personnages. Pour installer le récit, il utilise un vendeur de livres rares et un « enquêteur du livre », une sorte de Private Eye engagé par des clients aisés dont le but est de retrouver des oeuvres rares… Un jour, un client entre dans la librairie et lui propose d’enquêter sur ces disparus… Le roman est léger, agréable à lire et le propos tout à fait plaisant. On se retrouve vite, pris dans la trame et on ne peut plus s’en sortir. On se prend à relire des passages du roman de Thomson, histoire de trouver avant l’enquêteur… Excellent. Tout simplement excellent.

Rage Noire

Rage Noire

Rage Noire

Jim Thompson Child of Rage – « Rage Noire » Les mots sont difficiles à trouver pour parler d’un tel livre. C’est une merveille de cynisme, d’acidité. Un bijou rare. C’est un incontournable. Jim Thompson a donné l’habitude à ses lecteurs de ne jamais préjuger de sa capacité à les mettre mal à l’aise. Allen Smith a dix-huit ans. Il est noir. Sa mère, Mary Smith, qu’il soupçonne d’être une prostituée, est blanche. Une blanche riche. Ils viennent tous deux d’emménager dans un des plus beaux quartiers des alentours de New York.

Tout pourrait bien se passer, si seulement Allen n’était pas l’objet de toutes les tortures insidieuses de sa mère. Elle ne supporte pas sa « négritude. Allen est un élève particulièrement brillant, pas loin d’être un génie. Il saura en faire la preuve dans la suite du roman. Il fomente des plans épo uvantables. Il y prend un plaisir amoindri par ses complexes envers sa mère. Le roman se lit d’un trait. On se sent emprisonné. On a envie de le lâcher tellement il devient gênant parfois. Il comporte des scènes très dures, violentes, des scènes qui montrent combien l’homme est vicieux, fourbe et génial quand il s’agit de comploter. La population noire et riche est décrite sur un ton acerbe. Allen ne supporte pas son faciès noir. Il ne supporte pas non plus les jeunes noirs qui, forts d’une éducation perverse, se sentent plus blancs que noirs. Il ne supporte pas que « les noirs ne soient pas dans les gogues ». Mais attention, contrairement à ce que l’article pourrait laisser paraître, ce roman n’est en aucun cas un traité de non-négritude.

Au contraire, Allen Smith en est le chantre le plus parfait. Il chante l’art d’être soi-même dans un monde qui n’est pas construit à sa mesure. Parfois, il se prend pour le remplaçant de Dieu, voire Dieu lui-même, et il n’est parfois pas loin de nous le faire croire. Pour moi c’est le plus sincère roman de Thompson ; le plus dur aussi. J’ai voulu critiquer celui-là en premier parce que s’il n’y avait qu’un seul livre à lire de ce sublime auteur, au langage verdoyant, qui se balade entre poésie, vulgarité de haut vol et traité de philosophie radieuse, ce serait sans nul doute cet opus. Je finirais cette critique par une citation, comme à mon habitude :

« — Nous cherchions même à, dit Steve, rencontrer quelqu’un avec qui nous puissions nous sentir bien, tu comprends ? Et Liz est tombée sur Josie Blair juste après que ta mère et toi avez eu cette entrevue avec le directeur, ce matin. Josie et Liz ne sont pas vraiment amies, en fait, mais Josie est une fille plutôt timide et douce, qui a très peur de blesser les gens. Et quand Liz veut quelque chose, elle finit toujours par l’avoir. Aussi avions-nous déjà décidé que tu étais quelqu’un de fréquentable et euh. Sales petits lèche-culs de snobinards, j’ai pensé. Comment je vais vous arranger. J’ai approuvé de la tête, gravement. J’ai dit que de se lier d’amitié avec quelqu’un était une chose assez astreignante et qu’ils feraient mieux d’en parler tous les deux un peu plus longuement avant de prendre une décision à mon sujet : Après tout, il y a tout de même quelques autres nègres, ici. Liz et toi pouvez probablement rencontrer quelqu’un qui vous conviendrait encore mieux.

— Non. Il a secoué négativement la tête, avec une grande fermeté :  Liz et moi, nous ne fréquentons pas les nègres. Et c’est le terme exact pour les désigner, Al, même si nous détestons l’utiliser. Il y a les Noirs, comme toi et Liz et moi, et puis il y a les nègres. Exactement comme il y a les Juifs et les youpins, et, euh… » Izo Pop :1280 – « 1275 âmes Encore une autre “farce” de Thompson. Une de plus. Là, le lecteur se sent floué, trompé, arnaqué. C’est impressionnant la façon dont Thompson opère des changements évidents dans un récit. Le shérif Nick Corey est le genre de représentant de la loi qui préfère un bon moment de calme à un peu de bagarre. Il n’aime pas ennuyer ses concitoyens, d’abord parce qu’il veut être réélu shérif de Pottsville, et ensuite parce que ce n’est pas pour lui la meilleure solution pour profiter d’une petite ville où il font bon vivre. Le style de Thompson est très haché. La poésie n’y est pas très présente avec l’incursion du franc-parler des personnages de cette petite ville dénuée d’intérêt. Essayez d’imaginer le stéréotype de la petite ville américaine : vous voyez les fermiers bourrus et armés, les rednecks… les propos racistes, une sorte d’apartheid latent ? Oui, vous y êtes. Et pourtant Nick Corey croit en cette ville. Il ne sait pas s’il l’aime. Il ne sait pas s’il compte y finir sa vie, et d’ailleurs il s’en fiche largement.

Corey se sent cependant envahi par une aura particulière qui se diffuse en lui petit à petit… Il a des doutes sur ce qu’il est. Peut-être un Christ. Oui, peut-être… Un néochrist coloré, qui vit parfois un cauchemar, parfois une scène d’amour torride, parfois une situation conflictuelle qu’il essaie de gérer de main de maître-amateur… Voici l’introduction du roman qui aide à y voir plus clair sur Thompson : « Jim Thompson n’est pas un auteur drôle. Habituellement, ce qu’il écrit est nettement couleur d’encre. Cette fois, il a choisi le noir absolu, couleur de néant. C’est proprement insupportable, inacceptable, presque. Mais le paquet est si habilement présenté…

1275 âmes est en effet une bouffonnerie. Une bouffonnerie 1920. Ainsi camouflé, le livre a sa place dans la Série Noire, ou dans toute autre collection, au même titre que Fantasia chez les ploucs, avec lequel il n’a d’ailleurs strictement aucun rapport, le décor excepté. Car, dans l’humour noir de l’un, la tendresse et la bonté affleurent, tandis que, dans l’autre, c’est une tâche pour spéléologues. Curieux de nature et par métier, la lampe au front et le pic à la main, nous avons affronté les rocs et les éboulis(scepticisme, pessimisme, cynisme, érotisme, vulgarités, sadisme, hypocrisie, roublardise, blasphème, sacrilège – et j’en passe !) pour finalement braver le vertige devant ce qui ressemblait fort à un gouffre dantesque… Car, même s’il s’acharne à tout piétiner, même si, jusqu’à la dernière ligne, il tourne tout en dérision, Jim Thompson tient au bout de sa plume son rachat et 1275 âmes sa justification : outrances de style, de langage et de sentiments ressemblent à s’y méprendre à des hurlements de damnés. Et font parfois penser à Henry Miller, Céline, Jarry, Caldwelle et même Lautréamont.

Bref, suivant l’angle où l’on se place, l’ouvrage est ou bien une apologie de l’abomination, ou bien un réquisitoire contre toutes les vacheries du monde, ou encore, comme je le disais tout à l’heure, une bouffonnerie. Et si l’on m’objecte que c’est pour pousser un peu loin la plaisanterie que de la noyer dans le sang, le stupre, l’invective et les digressions métaphysico-philosophardes, je répondrai que, m’étant fait la même réflexion, j’ai lu et relu le bouquin, révisé ma traduction, réfléchi et réfléchi encore, pour finalement jeter à la poubelle mes velléités de critique littéraire et décider que, pareil en cela à n’importe quel autre minable échantillon de l’espèce humaine, « j’savais foutre point c’qu’i’fallait en penser ». Sinon, peut-être, que le pouvoir rend fou, même à Ploucville. » Cette préface de Marcel Duhamel est excellente et traduit avec une clarté presque anormale toute l’intensité et le contenu ambigu du texte. Jetez-vous dessus, le temps n’est pas perdu lorsqu’on lit un tel roman. En tout cas, une chose est sûre, j’ai encore un sacré boulot pour accéder à un tel niveau de critique… Izo The Criminal

Le récit de Thomson est encore une fois teinté d’une mélancolie émue et d’un cynisme étonnant. Même si l’auteur reste très proche de son cynisme originel, le propos est plus ciblé cette fois. Il attaque la façon dont les médias américains et la justice se servent des destins de pauvres herres pour satisfaire leurs égos surdimensionnés. Qu’il s’agisse de position politiques, ou de vente de masse, l’intérêt de monter en épingle une histoire de prime abord anodine est le même pour les différents moteurs du récits. La Justice qui trouve dans ce fait divers sordide mais relativement courant un moyen d’honorer les ambitions politiques d’un procureur, les Médias qui y soupçonne la solution au discrédit d’un Rédacteur en Chef, un Syndicaliste de la Presse qui y voir le moyen de se venger de quelques années de brimade et de course au succès… un ensemble de groupes qui gravitent comme des mouches autour d ‘un cadavre. Et le jeune héros emprisonné dans cette obscure trame et emporté dans une histoire dont il ne supposait pas la moitié du drame et de l’importance, se retrouve à regarder et à subir. Il ne peut qu’observer les événements qui se déchaînent autour de lui. Pas de réaction possible. Il incarne la jeunesse américaine blasée et désoeuvrée, les jeunes générations transitoires perdues d’avance. Les limites fixées par le système scolaire ne valent plus tripette. L’histoire de son père, loser triste, l’oisiveté de la mère, qui n’a pour seule activité que le dédain de sa voisine suivi de séance de passivté chez la même femme insupportée… Bref, Thomson dresse encore une fois un protrait au vitriol de la société américaine. On sent qu’il n’y croit plus. Il observe ses contemporains avec un oeil aigri, amer et trop lucide pour que s’opère un changement positif. Jim Thomson est décidemment habitué au chef-d’oeuvre… Un grand auteur.