À la mode de Chimène
Le Musée départemental Pierre Corneille à Petit-Couronne célèbre le « Printemps des Poètes, couleur femmes », en mettant à l’honneur le personnage de Chimène. Outre les riches collections du musée et de précieux documents prêtés par la Comédie-Française et par la Bibliothèque Municipale de Rouen, ce sont les flamboyants costumes exposés dans la maison des champs qui attirent l’œil et aiguisent la curiosité. Pour la seconde fois en effet (une première collaboration avait eu lieu en 2006), les étudiant(e)s de l’école Esmod International (Paris) ont imaginé et réalisé des costumes pour le théâtre de Corneille.
Chimène, amoureuse déchirée, les a visiblement inspirés : robe à l’espagnole mêlant le deuil et le feu, jarretière de mariée tragique, robe carcan mais s’achevant en un pantalon qui suggère la libération en marche, les élèves stylistes suggèrent en mille couleurs et matières la passion qui anime l’héroïne cornélienne. Venus de nombreux pays outre la France (Espagne, Vénézuela, Chine, Japon, Kurdistan, etc.), ces jeunes créateurs ont puisé dans leurs propres traditions, et l’on peut admirer ainsi un Rodrigue samouraï, ou plus ambigu dans une veste de dandy que certaines visiteuses, semble-t-il, n’hésiteraient pas à endosser ! Les stances de Rodrigue en tout cas conservent leur pathétique aura, manuscrites sur un plastron taché de sang… Mais curieusement, c’est le personnage de Don Sanche qui a visiblement conquis les élèves : moins inaccessible peut-être que l’héroïque Cid et plus moderne à leurs yeux, nous explique Madame Sophie Fourny-Dargère, Conservatrice du Musée, qui a beaucoup dialogué avec les stylistes en formation, nourrissant leurs recherches exposées aussi dans des « cahiers de tendances ».
Mis en espace au milieu des meubles et objets du musée, ce spectacle chatoyant entre en dialogue avec les estampes exposées aux murs, depuis les aquarelles de Lormier pour un Cid en costumes médiévaux (1837), jusqu’aux maquettes de Brigitte Jaques-Wajeman pour sa mise en scène à la Comédie-Française (2005-2006), en passant par les dessins de Delfau (Comédie-Française, 1963), les maquettes réalisées pour Jean-Louis Barrault et Marie Bell (11 novembre 1940) ou encore, jouée par son « interprète idéale » Madame Segond-Weber, une étonnante Chimène en costume … romain (Comédie-Française, 1902-1926). La grande figure de Rachel elle-même est présente, sous la plume peu amène d’Auguste Vacquerie : « Elle se hasarde, après deux cents ans, à nous faire connaître Le Cid, qu’elle n’aurait pas joué du vivant de Corneille. » (Profils et grimaces, 1856). On ne saurait mieux dire, en tout cas, l’audace de Corneille en son temps !
Inaugurant l’exposition, Madame Dominique Chauvel, vice-présidente du Conseil Général de la Seine-Maritime chargée de la Culture et du Patrimoine, rapproche Chimène de cette jeune fille yéménite forcée au mariage et qui vient de gagner son procès. Il s’agit bien en effet dans les deux cas de l’accès des femmes à la liberté de vivre leur désir et d’affirmer leurs choix, au prix de luttes parfois déchirantes, comme nous le rappelle la tragédie. Son actualité n’a pas échappé aux créatrices et créateurs de ce beau moment « couleur femmes ».
Myriam Dufour-Maître, présidente du Mouvement Corneille






« Chimène et le Cid », Musée Départemental Pierre Corneille, du 6 mars au 27 juin 2010
www.seinemaritime.net et www.musées.haute-normandie.fr